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Je crois bien n’avoir entendu prononcer son nom qu’une seule fois au cours de mes études littéraires. Et pourtant, Christine de Pizan fait partie de ces auteurs dont l’histoire personnelle est tout aussi passionnante et inspirante que l’œuvre. En effet, Christine de Pizan était une femme qui écrivait au Moyen âge, une période où la littérature était une prérogative des clercs, et donc des hommes. Longtemps négligée par les historiens de la littérature, son œuvre est redécouverte depuis la seconde moitié du XXe siècle, notamment grâce à l’essor des mouvements féministes. Outre ses poèmes courtois, l’autrice est connue pour son ouvrage intitulé La Cité des Dames, dans lequel elle imagine une société allégorique et métaphorique, exclusivement féminine, où règnent la raison, la vertu et la justice. Elle exhorte ainsi les femmes à se cultiver et à s’émanciper, en refusant la misogynie de l’époque. Elle affirme l’égalité des femmes et des hommes sur le plan intellectuel et défend par conséquent l’idée d’une éducation similaire pour les filles et les garçons.

1. Une figure paternelle bienveillante

Christine de Pizan était une femme déterminée et particulièrement intelligente. Son père, Thomas de Pizan, avait d’ailleurs perçu très tôt son goût pour la connaissance et l’étude. Aussi, il l’avait encouragée à se cultiver, alors qu’à cette époque l’éducation des femmes de la noblesse était sommaire, principalement religieuse et musicale. Par ailleurs, Christine de Pizan, dès l’enfance, a eu l’occasion d’approcher le roi Charles V. En effet, alors qu’elle est née à Venise en 1364, le roi de France fait venir son père à Paris en 1368. Comment l’expliquer ? Charles V, dit le Sage, avait une passion pour l’astrologie, malgré la condamnation de cette activité par l’Église. Or, Thomas de Pizan était un médecin et un astronome réputé, puisque c’est ainsi que se revendiquaient les astrologues de l’époque, ne pouvant se présenter comme tels.

La mère de Christine de Pizan se montre, quant à elle, plus réticente à l’idée de laisser sa fille s’émanciper par l’étude. Aussi, à l’âge de quinze ans, Christine de Pizan est mariée à Étienne de Castel, un homme qu’elle aima et avec lequel elle eut trois enfants.

Le roi Charles V meurt en 1380. C’est un premier coup du sort pour la famille de Pizan. Mais la vie de Christine de Pizan connaît un véritable bouleversement quelques années plus tard, en 1387. Cette année-là, son père meurt en laissant des dettes importantes. Quelques mois plus tard, son mari décède à son tour lors d’une terrible épidémie.

2. L’invention du métier d’écrivain

Christine de Pizan se retrouve à la tête d’une famille composée de ses enfants et de sa mère. Les mœurs de l’époque voudraient qu’elle se remarie rapidement mais elle s’y refuse et prend une décision audacieuse : elle fera elle-même vivre sa famille. Elle gagnera de l’argent grâce à son intelligence et ses talents littéraires.

C’est une idée d’autant plus novatrice qu’à cette époque-là personne, hommes et femmes confondus, ne vit de sa plume. Christine de Pizan invente donc le métier d’écrivain.

Pendant une dizaine d’années, elle apprend son métier d’écrivain, vivant de l’écriture de dits (des poèmes lyriques et narratifs). Parallèlement, elle étudie avec constance, notamment la philosophie, l’histoire, la poésie et la théologie.

Ainsi, Christine de Pizan, à force de persévérance, atteint son objectif. Instruite et cultivée, elle entend transmettre son savoir et diffuser ses opinions dans des ouvrages à vocation didactique, qui étaient jusqu’alors la prérogative des clercs, et donc du genre masculin. Ses écrits traitent dès lors de politique, d’histoire et de morale.

Par ailleurs, elle contrôle la diffusion de son œuvre en créant son propre atelier de copistes, qu’elle dirige elle-même. Elle s’auto-édite !

En plus d’écrire, elle élabore l’iconographie qu’elle fait réaliser par des enlumineurs. Christine de Pizan contrôle et maîtrise ainsi toutes les étapes éditoriales.

3. Défense d’une esthétique littéraire

Pour Christine de Pizan, qui est pétrie de culture antique, la littérature est une affaire sérieuse qui doit conduire à une élévation morale et spirituelle. Elle défend la poésie et l’usage de l’allégorie. Ainsi, elle dessine une conception esthétique et éthique de la littérature. Elle définit même des critères, certes subjectifs, qui permettent d’évaluer la qualité d’une œuvre littéraire.

Christine de Pizan affirme sa posture d’autrice et n’hésite pas à prendre à partie les hommes de lettres de son temps dans des échanges épistolaires qu’elle décide de publier. Ainsi, elle lance la première querelle de l’histoire littéraire française en s’attaquant au Roman de la Rose. Cette œuvre médiévale est composée de deux parties. Or, Christine de Pizan dénonce la misogynie et la vulgarité de la seconde partie, écrite par Jean de Meung (la première est de Guillaume de Lloris). Elle réprouve également l’érotisme de l’œuvre et prône les vertus de la pudeur mais aussi de la morale.

4. Une lecture moderne

Pour la première fois, on voit une femme prendre la plume pour défendre son sexe.

Simone de BeauvoirLe Deuxième Sexe, 1949

C’est ainsi que Simone de Beauvoir évoque l’œuvre de Christine de Pizan, cette femme de lettres du Moyen Âge que notre époque redécouvre non sans étonnement en constatant une certaine modernité dans la force de son discours féministe.

Certains vont plus loin et veulent voir en Christine de Pizan une autrice de la transidentité. En effet, en 1403, dans Le Livre de la Mutation de fortune, elle affirme être devenue un homme.

Vous diray qui je suis qui parle
Qui de femelle devins masle
Par fortune qui ainsi le volt
Si me mua & corps & visage
En homme naturel parfait
Et jadis fut femme de fait
Homme suis je je ne mens pas

Christine de PizanLe Livre de la Mutation de Fortune, 1403

L’interprétation doit cependant rester mesurée et tenir compte du fait que l’écriture de Christine de Pizan se veut bien souvent allégorique, comme c’était la coutume à cette époque. En affirmant qu’elle a changé de sexe, Christine de Pizan souligne le fait que l’écriture était un domaine réservé aux hommes et qu’elle a dû se confronter à eux pour être reconnue comme autrice. La métamorphose évoquée est donc métaphorique.

  • Louise Millon-Hazo, « Effeuiller La Rose, Christine de Pizan et l’invention de l’histoire littéraire », Revue d’Histoire littéraire de la France ), 28, 4, p. 17‑28, novembre 2023, https://doi.org/10.48611/isbn.978-2-406-15960-5.p.0017
  • Barbara Falleiros, « Génération et création poétique : la naissance d’une femme écrivain », Questes. Revue pluridisciplinaire d’études médiévales, no 27, Art. no 27, janv. 2014, https://doi.org/10.4000/questes.774

Mathieu

Après avoir été professeur de lettres classiques pendant 11 ans, je suis devenu auteur de livres numériques en auto-édition. Par ailleurs, je publie sur ce blog des articles en lien avec l’histoire littéraire et la didactique des lettres.