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Illustration de René Lelong, 1899

En Colombie-Britannique, le programme d’enseignement du Français Langue Première recommande en 7e année (équivalent de la classe de 5e en France) la lecture et l’étude d’une nouvelle, tout en laissant, comme bien souvent dans les programmes de cette province du Canada, une grande liberté pédagogique à l’enseignant pour le choix de l’œuvre. Les « grandes idées » rendent toutefois pertinente l’étude d’une nouvelle réaliste qui, en dénonçant certains travers de la condition humaine, pose des débats sociétaux. En effet, l’objectif pédagogique ne se limite pas à la découverte des caractéristiques de la nouvelle. Le programme invite à mettre en place pour les élèves des situations propices à l’expression d’opinions personnelles sous la forme d’une initiation à l’argumentation. Dans ce cadre, la nouvelle de Guy de Maupassant, intitulée Le papa de Simon, permet de réfléchir en classe à la question du harcèlement scolaire d’une part et à celle des modèles familiaux d’autre part. Au fil du texte, les élèves interrogent les causes de l’intolérance et mesurent à quel point la morale influe sur nos comportements alors qu’elle fluctue d’une époque à une autre. Parallèlement, l’enseignant invite les élèves à s’intéresser également à la forme du récit et notamment à ce qui le structure : les schémas actanciels et narratifs mais aussi les règles d’écriture d’un dialogue par exemple.

Plan de la séquence Colombie-Britannique 7ème : Le papa de Simon

1. Un dénouement sans surprise

Le personnage principal de cette nouvelle, Simon, a environ huit ans et va à l’école pour la première fois. Dans le village, les gens médisent de sa mère, surnommée la Blanchotte, car elle a eu un enfant sans être mariée. De surcroît, le père les a abandonnés. Un des élèves de l’école annonce aux autres enfants que Simon n’a pas de papa. Le nouvel élève est aussitôt victime de moqueries, de coups et de harcèlement. Alors qu’il décide de se noyer dans la rivière, il rencontre Philippe le forgeron qui le raccompagne chez lui. L’homme tombe aussitôt amoureux de la Blanchotte mais celle-ci, craignant de relancer les rumeurs et d’avoir une mauvaise réputation, se montre froide et distante. Le forgeron passe tout de même du temps avec Simon. L’enfant finit par lui demander s’il voudrait épouser sa mère. Le soir-même, Philippe se rend chez la Blanchotte et la demande en mariage. Le lendemain, Simon annonce aux autres élèves qu’il a désormais un père.

Illustration de René Lelong, 1899

Une nouvelle se termine généralement par une chute qui surprend le lecteur et l’invite à une relecture de l’histoire. Ce n’est clairement pas le cas dans le texte que nous propose Guy de Maupassant. Tout est cousu de fil blanc et on peut aisément deviner l’issue du récit dès la rencontre entre le garçonnet et le forgeron.

Cette lisibilité de la trame narrative présente un intérêt pédagogique pour l’enseignant car elle facilite l’identification des différentes étapes du schéma narratif : situation initiale, élément perturbateur ou déclencheur, péripéties, élément de résolution et situation finale. De plus, le narrateur se montre transparent et donne de nombreux indices au fil du texte. Or, le programme encourage la mise en place d’activités de prédiction au cours desquelles l’élève doit exprimer ses horizons d’attente en s’appuyant à la fois sur des inférences textuelles et des références puisées dans sa culture littéraire. Or, au cours des péripéties, le narrateur met en exergue à plusieurs reprises l’attitude paternelle de Philippe à l’égard de Simon. De même, il souligne la timidité et le trouble de cet homme lorsqu’il se trouve en présence de la Blanchotte, alors qu’il est d’ordinaire fort et sûr de lui.

2. Le bien contre le mal

La complexité et la nuance sont donc maintenues à l’écart de ce récit, y compris dans la psychologie des personnages mis en scène. Les bons et les méchants sont clairement identifiables et deux camps s’opposent nettement.

Illustration de René Lelong, 1899

Les enfants de l’école forment un groupe soudé qui manifeste une intolérance présentée comme une reproduction héréditaire. En effet, leurs parents apparaissent explicitement comme des rustres incultes et médisants. Tous usent de violences verbales ou physiques : les écoliers harcèlent et frappent Simon, les mères méprisent la Blanchotte et les pères battent leurs épouses.

Au contraire, Simon apparaît comme un enfant fragile et sensible. Philippe, quant à lui, fait preuve de bienveillance. Il se distingue des autres hommes car il est nouveau dans le village et vient donc de l’extérieur. Toutefois, dans ce village où le respect se gagne en dominant les autres, il est estimé car il est fort et courageux.

Une telle configuration permet aux élèves de retrouver aisément le schéma actanciel de la nouvelle. Aucune confusion n’est possible entre les adjuvants et les opposants dans la mesure où les valeurs qu’ils portent sont non seulement clairement exposées mais en outre presque caricaturales.

3. Le message de la nouvelle

Un tel manque de nuances n’enlève rien au talent de l’auteur. Cela traduit simplement le fait que cette nouvelle se présente comme un apologue. Son intérêt réside donc davantage dans la réflexion morale qu’elle induit que dans l’action en elle-même.

La morale est au cœur de cette nouvelle comme de la société du XIXe siècle. Simon est harcelé car il est un enfant illégitime, c’est-à-dire né hors mariage. Influencés par leur morale chrétienne, les villageois rejettent l’enfant et condamnent ce modèle familial. D’ailleurs, un voisin de Simon, dont le père est mort, est quant à lui parfaitement accepté et intégré car il apparaît aux yeux des autres comme « légitime » puisque ses parents étaient mariés au moment de sa naissance.

Illustration de René Lelong, 1899

On remarque par ailleurs que les villageois semblent accorder une grande importance à l’honnêteté et à la vertu. Ainsi, les collègues de Philippe le soutiennent dans sa décision d’épouser la Blanchotte car ils estiment que finalement cette femme se montre digne. L’auteur souligne cependant l’hypocrisie des villageois en montrant que cet attachement aux valeurs morales n’est qu’apparence. Leur comportement, quant à lui, est au fond bien éloigné de la morale chrétienne qu’ils prônent. En effet, ils médisent de leurs voisins et usent de la violence dans l’intimité de leur foyer.

L’étude de la nouvelle doit conduire les élèves à prendre conscience de ces enjeux moraux et à les interroger en exprimant leurs opinions personnelles.

En effet, le programme invite tout d’abord les enseignants à présenter le texte comme un moyen de transmettre un message. D’autre part, dans le cadre des grandes idées « la littérature amène à une réflexion sur la condition humaine » et « les thèmes de certains textes reflètent les préoccupations de l’époque », les élèves doivent mesurer l’écart entre les conceptions morales du XIXe siècle et nos propres représentations ou jugements contemporains. On peut néanmoins les inviter à réfléchir au travers humain de l’intolérance et à ses motivations. Le sujet du harcèlement est d’ailleurs encore aujourd’hui un véritable enjeu de société, notamment à l’école et sur internet.

Cette réflexion et les activités qui favorisent l’expression d’une opinion personnelle seront l’occasion d’une initiation à la dissertation, comme le préconise le programme. Il s’agit, dans ce cadre, de demander aux élèves de formuler des arguments étayés par des exemples. On actualise ainsi le message du texte de Maupassant en soulignant le fait que l’intolérance est souvent liée à une morale contextuelle.

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Mathieu

Après avoir été professeur de lettres classiques pendant 11 ans, je suis devenu concepteur de ressources pédagogiques et de formations en ligne. J’ai créé ce blog pour aider les professeurs de lettres qui n’ont pas reçu de formation didactique, les enseignants qui se sentent en difficulté dans l’exercice de leur métier et ceux qui souhaitent faire évoluer leurs pratiques pédagogiques.