Walter Crane, La Belle et la Bête, illustration, 1874

En classe de 6e, dans le cadre de l’objet d’étude « Rencontrer des monstres : expérience de l’autre, expérience de soi », l’enseignant invite les élèves à explorer la face cachée des monstres. Ces personnages, qu’on rencontre dans les mythes et les contes, inspirent la peur. Quel enfant n’a jamais ouvert son placard ou regardé sous son lit pour s’assurer qu’aucun d’eux ne s’y cachait ? Il faut dans ces moments-là une bonne dose de courage, n’est-ce pas ? Pourtant, en lisant La Belle et la Bête, un conte écrit par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont au XVIIIe siècle, le lecteur découvre qu’il peut éprouver de l’empathie pour un monstre. Pourquoi ? Qu’y a-t-il d’humain dans la Bête ? Et, aussi peut-être, qu’y a-t-il de monstrueux dans l’humain ? Par exemple, l’attitude des deux sœurs de la Belle est répugnante et, à bien des égards, monstrueuse. Dès lors, quelle est la morale de ce conte à visée éducative ? Qu’apprenons-nous sur nous-mêmes en interrogeant la monstruosité ?

Couverture La Belle et la Bête : le monstre et l'humain
Plan de la séquence 6ème : La Belle et la Bête, le monstre et l'humain

1. Le monstre : un personnage du conte merveilleux

Il était une fois… Ces quatre mots nous replongent en enfance. Cette formule magique nous transporte dans un autre monde, où tout semble possible, même, et surtout, ce qui échappe à la raison. Ce monde s’affranchit de la réalité, d’ailleurs il se situe dans un espace et une époque qui n’ont pas besoin d’être identifiés, ni même d’être identifiables. Le conte est universel. Il dépasse les frontières et se transmet de génération en génération, de la bouche à l’oreille.

D’ailleurs, dans le conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, aucun indice ne permet de déterminer où et quand se déroule précisément l’histoire. Les personnages n’ont pas de prénoms. Ils ne sont désignés que par des groupes nominaux. Il y a la Belle, la Bête, le « marchand » qui est aussi « le père » et les « deux sœurs ». Ils vivent dans un pays où il y a une ville, la campagne, un port et une forêt… Aucun toponyme n’est cité. Cela pourrait donc être n’importe où. Mais où trouve-t-on un palais isolé et caché au milieu d’une forêt ? Le père de la Belle s’y réfugie pour échapper à une tempête hivernale. Dehors, il fait froid, le vent souffle et la neige tombe. Mais, le lendemain, une ellipse temporelle semble avoir eu lieu car le printemps est déjà là et le soleil éclaire de magnifiques roses. Cette incohérence ne gêne en rien la narration car, dans les contes, tout est possible.

Comme les mythes, qui d’ailleurs appartiennent aussi à la tradition orale, les contes font appel au merveilleux, c’est-à-dire à des éléments imaginaires auxquels les auditeurs ou les lecteurs font semblant de croire. Ainsi, il est fréquent de croiser dans ces récits des animaux personnifiés. Les ours et les loups parlent, s’habillent et vivent dans des maisons. Et personne n’y trouve rien à redire.

Eleanor Vere Boyle, La Belle et la Bête, illustration, 1875

Le monstre, lui aussi, est un personnage merveilleux puisqu’il est ce qui diffère de la norme et ce qui ne devrait pas exister selon les lois naturelles.

Le mot « monstre » vient du latin. Le verbe monstro signifie non seulement « montrer » mais aussi « avertir ». Le monstrum désigne donc quelque chose d’incroyable qui sort de l’ordinaire. Quelque chose qui mérite qu’on le signale et le pointe du doigt. Quelque chose qui pourrait représenter un danger.

A travers les contes, les enfants apprennent à distinguer le réel de l’imaginaire. Ainsi, ils se libèrent peu à peu de leur peur des monstres, comprenant que ces créatures n’existent pas plus que les baguettes magiques ou les bottes de sept lieues. En outre, ils observent un héros affronter une situation effrayante, qu’il s’agisse d’être abandonné par ses parents, de rencontrer un animal dangereux ou de se réfugier chez un être mal intentionné comme un ogre ou une sorcière. Ils frémissent, car ils craignent de se retrouver eux aussi un jour en mauvaise posture. Mais le dénouement tend à les rassurer : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Tout finit bien grâce au courage, à la ruse ou bien encore à la vertu. Les contes ont en effet une portée morale.

2. La morale du conte

Dans les contes, les portraits des personnages sont généralement peu nuancés. Les hyperboles et les adverbes d’intensité fabriquent une représentation binaire du bien et du mal. Le premier est associé à la beauté, tandis que le second se confond avec la laideur.

Le conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont vient cependant troubler ce schéma en donnant à voir une bête dont l’apparence est terrifiante mais qui n’en est pas moins émouvante et attachante. De même, on ne peut pas se fier à la beauté des deux sœurs de la Belle car elles dissimulent des cœurs jaloux et une profonde méchanceté.

La Bête, au contraire, n’est pas mauvaise. Sa laideur résulte d’ailleurs du sort qu’une fée lui a jeté pour la punir, mais elle n’a pas toujours été un monstre. Le merveilleux autorise en effet la magie et la métamorphose des êtres et des objets. Donc si cette créature n’est pas tout à fait bestiale, c’est qu’elle est en réalité, derrière son apparence effrayante, un beau jeune homme qui ne demande qu’à aimer.

Eleanor Vere Boyle, La Belle et la Bête, illustration, 1875

Tout au long du conte, l’héroïne est opposée à ses sœurs dans un jeu de miroirs. Ainsi la situation initiale oppose « la cadette » aux « deux aînées ». Alors que la Belle apprécie les activités calmes et solitaires, ses sœurs occupent leurs journées à parader en s’entourant d’autres jeunes gens. Leur orgueil, leur cupidité et leur mauvais esprit sont opposés à l’honnêteté, à l’humilité et à l’altruisme de l’héroïne.

Lorsque la vie de cette famille bascule car le père perd toute sa fortune, la Belle se distingue là encore par son courage, sa résilience et ses efforts. Elle fait passer son propre bien-être après celui des autres, ne s’autorisant des loisirs qu’une fois la besogne terminée. Ce n’est pas le cas de ses sœurs qui se montrent paresseuses.

Après la péripétie du marchand au palais de la Bête, les deux sœurs n’envisagent pas une seconde de se sacrifier pour sauver leur père alors que pour la Belle cela semble une évidence.

Cette opposition se poursuit lorsque la Belle rentre chez elle pour voir son père. La tendresse et les attentions que l’héroïne reçoit de la Bête contrastent avec l’attitude des maris de ses sœurs. L’un d’eux est taquin, l’autre narcissique, et les deux ont en commun de ne pas rendre leurs épouses heureuses.

La méchanceté des deux sœurs est alors à son acmé puisque leur jalousie les conduit à échafauder un plan machiavélique dont le but est de provoquer la colère de la Bête et la mort de la Belle. La cadette, quant à elle, est aux prises avec son empathie et se lamente de causer du chagrin aux autres.

Lorsque la Belle réalise qu’elle aime la Bête, elle lui accorde sa main, ce qui constitue l’élément de résolution du conte. Une fée apparaît alors et installe la situation finale. Elle récompense la Belle de sa grande bonté en lui permettant de vivre entourée de ceux qui l’aiment et aux côtés d’un époux tendre et beau. Au contraire, elle punit les deux sœurs d’avoir été si méchantes. Ainsi, la morale du conte est explicitée et soulignée, sans doute parce que Marie-Jeanne Leprince de Beaumont, forte de son expérience de gouvernante dans la haute société anglaise, a écrit ce récit pour éduquer les jeunes filles.

3. Un conte pour enfants ?

Le mythe d’Amour et Psyché est un récit enchâssé que l’on trouve dans les Métamorphoses ou L’Âne d’or d’Apulée. Au XVIIIe siècle, Gabrielle-Suzanne de Villeneuve l’actualise et en fait un conte qu’elle intitule La Belle et la Bête. Quelques années plus tard, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont en propose une version abrégée, lorsqu’elle compose son Magasin des enfants. C’est cette version qu’utilisent d’abord Jean Cocteau en 1946, puis les studios Disney en 1991, pour porter cette histoire à l’écran.

Ces adaptations cinématographiques ont d’ailleurs largement influencé notre représentation de la Bête bien que le conte n’ait fourni aucune description précise de ses caractéristiques physiques. Nous savons uniquement que la Bête est horrible et que son grognement est terrible. Le reste est confié à l’imagination et chacun est libre de s’en faire une représentation. Encore faut-il aujourd’hui parvenir à s’affranchir de l’image d’une bête poilue et anthropomorphe, que le film de Cocteau puis le dessin animé des studios Disney ont imprimée dans l’imaginaire collectif.

Le conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont a été écrit pour des jeunes filles dans le but d’illustrer une morale. Cependant, au XVIIe et au XVIIIe siècles, âge d’or des contes, ces récits merveilleux étaient lus entre adultes dans des salons et il y avait souvent un second niveau de lecture.

Eleanor Vere Boyle, La Belle et la Bête, illustration, 1875

Ainsi, dans le conte écrit par Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, la question que pose chaque soir la Bête à la Belle n’est pas « voulez-vous m’épouser ? », mais « voulez-vous que je couche avec vous ? ». N’oublions pas que l’époque est libertine…

A travers ce récit, le premier rapport sexuel apparaît donc effrayant, voire répugnant, en raison de la bestialité de l’homme. En outre, l’histoire de la Belle et de la Bête ressemble à un mariage arrangé, ce qui était une norme dans la noblesse sous l’Ancien Régime. La Belle doit quitter sa famille pour sauver son père et effacer la dette qu’il a envers la Bête. Cependant, il n’est pas question de coercition. La Bête s’assure que la Belle soit consentante. Elle ne veut pas contraindre mais séduire.

Finalement, la jeune femme, qui est raffinée et cultivée puisqu’elle aime lire et jouer du clavecin, transforme symboliquement le rustre mâle en un être élégant et aimable. Peu à peu, elle le considère autrement, apprend à le connaître et finit par voir sa beauté. Il est alors temps pour elle de s’affranchir de son père pour épouser le prince charmant et vivre à ses côtés une existence longue et heureuse dans un magnifique palais…

  • Catherine Delpy, « “La Belle et la Bête”. La figure du monstre dans le conte de fées littéraire des XVIIe et XVIIIe siècles », Le « monstre » humain, sous la direction de Régis Bertrand et Anne Carol, Presses universitaires de Provence, 2005. https://doi.org/10.4000/books.pup.6837
  • Deerie Sariols Persson, « Monstres, animaux et métamorphoses : le cycle du fiancé animal », Enfances & Psy, n°41, pp. 148-152., 2008. https://doi.org/10.3917/ep.041.0148
Couverture La Belle et la Bête : le monstre et l'humain
Plan de la séquence 6ème : La Belle et la Bête, le monstre et l'humain
Mathieu Belleville-Douelle

Auteur Mathieu Belleville-Douelle

Après avoir été professeur de lettres classiques pendant 11 ans, je suis devenu auteur de livres numériques en auto-édition. Par ailleurs, je publie sur ce blog des articles en lien avec l’histoire littéraire et la didactique des lettres.

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