« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Voilà comment les contes de fées traditionnels dessinent pour leurs jeunes lectrices un avenir où elles seront réduites à un rôle maternel. Dans « La Reine Coax », texte extrait des Contes d’une grand-mère, George Sand, femme de lettres progressiste et féministe, qui au XIXe siècle a dénoncé l’oppression masculine dans le mariage, propose à ses lectrices une autre quête, celle du bonheur. Elle les encourage à ne pas se contraindre, à ne pas réfréner leurs propres aspirations, pour plaire et trouver un mari. Selon elle, au contraire, c’est en étant épanouies que les jeunes femmes paraîtront belles aux yeux des autres et qu’elles trouveront un amour sincère et véritable. Ainsi, elle met en scène Marguerite, une jeune protagoniste qui doit décider d’épouser ou non l’arrogant et cupide Mélidor de Puypercé. Coax, reine des grenouilles, et Névé, son cygne, lui donnent des conseils contradictoires. Il lui faut donc apprendre à voir au-delà des apparences pour distinguer le bien du mal.

Plan de la séquence 6ème : La Reine Coax : démasquer le monstre

1. Déconstruire le conte de fées traditionnel

Gustave Doré, Frontispice des Contes de Perrault, 1862, illustration

Dans nos représentations collectives, nous gardons de George Sand, née Aurore Dupin, l’image d’une femme émancipée et engagée, qui portait le costume masculin, munie de sa permission de travestissement délivrée par la préfecture, et dont les amours sulfureuses continuent, aujourd’hui encore, de faire couler beaucoup d’encre. A la fin de sa vie, cette écrivaine prolifique publie pourtant une série de contes qu’elle dédie à ses petites-filles, Aurore et Gabrielle, et qu’elle regroupe dans un ouvrage intitulé Contes d’une grand-mère. Elle s’éclipse ainsi, laissant une dernière œuvre dont le titre contraste avec son image sulfureuse et qui semble s’inscrire sagement dans la tradition littéraire, évoquant bien sûr Les Contes de ma mère l’Oye de Charles Perrault.

« La Reine Coax » commence d’ailleurs par une tournure impersonnelle à l’imparfait de l’indicatif, « il y avait », qui renvoie à la formule traditionnelle « il était une fois ». Comme dans les contes de fées traditionnels, l’action se déroule dans un château mais le lecteur ne dispose pas d’indications spatio-temporelles précises. Seule l’évocation de la vie parisienne, quelques pages plus loin, permettra de situer l’histoire en France. Le titre fait quant à lui écho au conte Le Roi-grenouille, écrit par les frères Grimm. Avant de découvrir l’histoire imaginée par George Sand, le lecteur peut donc s’attendre à une simple réécriture, d’autant plus que sont convoqués la figure de la reine et la métamorphose animale, deux motifs habituels dans les contes.

L’héroïne est Marguerite, une adolescente de quinze ans, qui vit avec sa grand-mère. Le conte ne donne aucun détail sur ses parents. Sont-ils « établis dans d’autres pays » ou la protagoniste est-elle orpheline ? Souvent, les princesses des contes de fées ont perdu au moins un de leurs parents. Cette situation résonne en tout cas avec l’histoire personnelle de l’autrice qui a été élevée par sa grand-mère, sa propre mère n’en ayant plus les moyens après le décès brutal, lors d’un tragique accident de cheval, de son jeune époux Maurice Dupin, le père de George Sand.

Marguerite est bonne et intelligente. Elle aime se promener en admirant la nature et elle prend soin de ses animaux, avec lesquels elle discute. Elle coche donc presque toutes les cases de la princesse des contes de fées… Presque, car il lui manque un élément essentiel : la beauté. Même sa grand-mère s’en désole : « Quel dommage qu’une enfant si aimable et si intelligente ait la figure d’une petite grenouille ».

George Sand rompt donc, dès le début du conte, avec la représentation binaire du bien et du mal qui veut que, dans les contes, la bonté aille de paire avec la beauté, de même que la méchanceté implique la laideur. Ce n’est cependant pas la première fois que le lecteur est confronté à cette dissociation. Madame Leprince de Beaumont, par exemple, recourant au motif du fiancé-animal, a peint une bête terrifiante qui cachait en fait un prince charmant victime d’un mauvais sort.

Dans « La Reine Coax », George Sand va plus loin et déconstruit l’ensemble des personnages types. Ainsi, quand Mélidor de Puypercé arrive au château, le lecteur est tenté de l’identifier au prince charmant. Il faut dire que la conteuse le présente en soulignant sa beauté et son élégance. Cependant, quand Marguerite se promène avec lui dans le jardin, nous découvrons un jeune homme qui ne partage aucune de ses valeurs. Il ne pense qu’à chasser, à tuer et à manger chaque animal qu’il aperçoit. Sans se soucier de romantisme, il cherche à évaluer le montant du futur héritage de Marguerite. Enfin, lorsque Névé, le cygne, l’attaque, il court se réfugier d’abord derrière la jeune héroïne, ensuite derrière une grille. Sa couardise ainsi révélée, l’image du prince charmant, courageux et protecteur, s’évapore définitivement.

Le conte de George Sand comporte un récit enchâssé : Coax raconte à Marguerite comment elle, qui était autrefois Ranaïde, une belle jeune femme, est devenue la reine des grenouilles. Ce second récit prend lui aussi l’apparence d’un conte merveilleux pour finalement s’en détourner, ou plutôt renverser les codes. Ainsi, la narration commence là où s’arrêtent normalement les contes de fées avec la formule « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Ranaïde, mariée au prince charmant Rolando, suspecte son époux d’avoir une maîtresse. Sa jalousie est le point de départ de péripéties qui aboutissent à deux métamorphoses : le prince Rolando devient Névé le cygne et Ranaïde est condamnée par « les cruels génies » à garder l’apparence d’une grenouille.

Dans ce récit, la princesse ne vient pas libérer le fiancé-animal du mauvais sort qu’il subit. Au contraire, c’est Ranaïde, elle-même, qui jette un sort à son mari et le transforme en animal. Miroir inversé de Marguerite, Ranaïde a la beauté mais pas la bonté. George Sand déjoue une nouvelle fois les attentes du lecteur en la présentant comme une princesse, alors qu’au fil du récit il devient de plus en plus évident que ce personnage répond davantage au profil de la sorcière.

Même si elle présente son récit comme un conte, il est évident que George Sand a pris quelques libertés avec le schéma traditionnel. D’ailleurs, si le récit enchâssé s’inscrit pleinement dans le merveilleux, le récit cadre en revanche s’ancre dans le réalisme. Alors que dans les contes traditionnels, le merveilleux est accepté par les personnages, comme par les lecteurs qui font semblant d’y croire, on note que Marguerite se montre dubitative. Elle se demande si sa rencontre avec la reine Coax n’est pas tout simplement un rêve nourri par les histoires que lui racontait sa grand-mère quand elle était enfant. Elle cherche à expliquer rationnellement son expérience. Cette manière d’instiller le doute dans un récit qui mêle le merveilleux à un cadre réaliste ne correspond pas au conte mais à un autre genre littéraire très apprécié au XIXe siècle : le fantastique. On sait d’ailleurs que George Sand était une admiratrice des contes fantastiques écrits par Hoffmann.

2. Un récit initiatique

Dans « La Reine Coax », il y a deux histoires. Le récit enchâssé permet à Marguerite de réfléchir et de faire le bon choix. Dans le récit cadre, la jeune héroïne doit en effet décider d’épouser ou non Mélidor de Puypercé. Le jeune homme la demande en mariage uniquement parce qu’il convoite son héritage mais, manquant absolument de finesse, il peine à dissimuler sa cupidité. Ainsi, à quinze ans, Marguerite est une adolescente qui bascule soudainement dans l’âge adulte car elle doit prendre une décision importante qui engage son avenir.

Une fois de plus, on peut opérer un rapprochement avec l’expérience personnelle de l’autrice qui, orpheline de père, avait une dot conséquente qui lui valut d’être courtisée par plusieurs hommes, dont celui qu’elle épousa et qui la rendit si malheureuse, le baron Casimir Dudevant. Ce mari violent présente quelques similitudes avec Mélidor de Puypercé. Comme le personnage du conte, l’époux de George Sand était un officier militaire qu’elle trouva particulièrement élégant lors de leur rencontre. En outre, au cours de la promenade dans le jardin, Mélidor s’intéresse à la valeur des arbres qui entourent le château et il se trouve que justement Casimir Dudevant exploitait des forêts de chênes-lièges dont il avait hérité de son père, propriétaire terrien.

Marguerite n’entre pas dans l’âge adulte uniquement par la question du mariage. Elle est également confrontée à l’annonce d’une mort prochaine de sa grand-mère. Madame Yolande vieillit et la jeune héroïne va devoir apprendre à vivre sans elle. Ainsi, dans ce conte, il est question de transmission. La grand-mère confie peu à peu la gestion du château à Marguerite, la laissant par exemple organiser seule les travaux d’assainissement des douves. Madame Yolande l’encourage mais se montre bousculée par tous ces changements. Alors Marguerite doute d’elle-même. Ses nouvelles responsabilités de châtelaine la troublent. Elle s’interroge : a-t-elle pris la bonne décision ? Décidément, comme le souligne George Sand, grandir, c’est avant tout faire des choix.

Pour cela, Marguerite doit avoir davantage confiance en elle. Sa grand-mère s’efforce de la valoriser, soulignant notamment son intelligence et sa sagesse. Le talon d’Achille de Marguerite reste son apparence physique. Elle sait bien que, pour plaire à Mélidor de Puypercé, elle devrait faire des efforts. Elle confesse par exemple privilégier les tenues pratiques pour jardiner et n’avoir que des robes qui lui donnent « l’air d’une petite vieille endimanchée ». Alors, quand la reine Coax lui promet la beauté si elle lui vient en aide, Marguerite se laisse tenter et commet une mauvaise action. Derrière ce complexe, on reconnaît une fois de plus la personnalité de l’autrice qui, devenue grand-mère, semble tirer une leçon de sa propre expérience. Elle encourage ses petites-filles à s’accepter telles qu’elles sont et à ne pas accorder trop d’importance au regard des autres.

3. La morale : une visée éducative ou politique ?

A la fin du conte, Marguerite cite un vers de la fable « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf », écrite par Jean de La Fontaine. Si la reine Coax finit bien par mourir alors qu’elle s’efforçait de retrouver sa beauté, avec des gesticulations aussi effrayantes que ridicules, l’intertextualité convoquée par George Sand est cependant trompeuse. En effet, les deux textes n’ont pas tout à fait la même morale. Jean de La Fontaine dénonce l’orgueil des gens qui veulent paraître plus riches, plus importants ou plus puissants qu’ils ne le sont. Il invite à la modestie et à l’humilité. George Sand aussi prône l’acceptation de soi, mais elle encourage l’émancipation et l’épanouissement personnel. Elle invite ses lectrices et ses lecteurs à ne pas se mettre de barrières et à entreprendre tout ce qui les rendra heureux, sans se soucier de plaire aux autres.

L’autrice déjoue une fois de plus les attentes des lecteurs en proposant un dénouement qui s’éloigne du traditionnel happy end. Ainsi, à la fin de ce conte, il n’y aura pas de mariage pour Marguerite, du moins pas tout de suite. La jeune protagoniste n’est cependant pas vouée au célibat. Au contraire, l’autrice la met sur le chemin de l’amour véritable. Grâce à son discernement, Marguerite décide de ne pas se précipiter et de ne pas épouser le premier venu.

En citant Jean de La Fontaine, George Sand s’inscrit dans une lignée d’auteurs qui écrivent pour des enfants auxquels ils proposent des récits dont le but est d’instruire et plaire. L’autrice le souligne d’ailleurs dans la dédicace placée avant le début de « La Reine Coax ».

A Mademoiselle Aurore Sand
Puisqu’à présent tu sais lire, ma chérie, je t’écris les contes que je te disais pour t’instruire un tout petit peu en t’amusant le plus possible. Tu apprends ainsi des mots, des choses qui sont nouvelles pour toi. Je me décide à publier un de ces contes pour que d’autres enfants puissent en profiter aussi : leurs parents ne m’en sauront point mauvais gré.

George SandDédicace de « La Reine Coax », Contes d’une grand-mère, 1872

Quant à Jean de La Fontaine, il a dédié ses fables à Monseigneur le Dauphin, alors âgé de sept ans. On sait toutefois qu’il s’adressait en réalité à des lecteurs bien plus grands qui composaient la cour de Louis XIV. De même, on peut se demander si les destinataires réels des contes de George Sand sont bien des enfants. Dans la dédicace qui précède le conte « Le Nuage rose », l’autrice invite d’ailleurs ses petites-filles à relire ces récits quand elles seront plus grandes.

Quand toutes deux vous comprendrez tout à fait sans qu’on vous aide, je n’y serai peut-être plus. Souvenez-vous alors de la grand-mère qui vous adorait.

George SandDédicace du conte « Le Nuage rose », Contes d’une grand-mère, 1872

En outre, le conte « La Reine Coax » a été publié pour la première fois dans la très sérieuse « Revue des Deux Mondes », dont le lectorat était à n’en point douter exclusivement constitué d’adultes.

De toute évidence, il y a une dimension politique dans ce conte. A travers ce récit, George Sand livre un message progressiste et féministe, qui résonne avec l’ensemble de son œuvre littéraire. Elle appelle les femmes à se libérer de l’oppression masculine. Sans les opposer, elle dissocie tout de même d’une part le mariage et d’autre part le bonheur et l’amour. Selon la morale du conte, les lecteurs, et en particulier les lectrices, sont invités à privilégier la quête personnelle du bonheur. Là se trouve la source de la beauté et de l’amour authentique.

  • Pascale Auraix-Jonchière, « La Reine Coax (G. Sand, Contes d’une grand-mère), une « écriture palimpseste » », Tropelías: Revista de Teoría de la Literatura y Literatura Comparada, 2015, 23, 3-13. https://doi.org/10.26754/ojs_tropelias/tropelias.201523990
  • Sylvie Veys, « Du populaire au littéraire : constantes et variations des Contes d’une Grand-mère », George Sand, édité par Brigitte Diaz et Isabelle Hoog-Naginski, Presses universitaires de Caen, 2006, https://doi.org/10.4000/books.puc.9808
Plan de la séquence 6ème : La Reine Coax : démasquer le monstre
Mathieu Belleville-Douelle

Auteur Mathieu Belleville-Douelle

Après avoir été professeur de lettres classiques pendant 11 ans, je suis devenu auteur de livres numériques en auto-édition. Par ailleurs, je publie sur ce blog des articles en lien avec l’histoire littéraire et la didactique des lettres.

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