
Aimé de Bayalos, Le Médecin malgré lui, entre 1830 et 1840, estampe
En classe de 6e, dans le cadre de l’objet d’étude « Se masquer, jouer, déjouer : ruses en action », on peut inviter les élèves à découvrir Le Médecin malgré lui, une comédie écrite par Molière au XVIIe siècle. La pièce s’inscrit dans la tradition de la farce puisqu’elle s’ancre dans le quotidien et la vie conjugale d’un couple qui n’appartient ni à la noblesse ni à la bourgeoisie, comme en témoigne l’utilisation récurrente du bas corporel et du langage familier. Le dramaturge exploite les motifs du faux médecin et de la fausse malade, faisant ainsi de la ruse le moteur principal de l’action et du comique. Les spectateurs rient donc au dépens de Géronte, un maître et père de famille doublement abusé. Dans la vie réelle, on ne saurait bien sûr cautionner le mensonge et la tromperie. Dès lors, qu’est-ce qui les rend non seulement acceptables mais en plus divertissants et amusants au théâtre ? Il convient d’interroger les valeurs en jeu mais aussi les procédés comiques déployés par l’auteur.
1. La ruse : un ressort dramatique et comique
”Les fourbes et les intrigues sont principalement du jeu de la comédie ; les passions n’y entrent que par accident.
Pierre CorneilleLa Suivante, Epître dédicatoire, 1637

Louis Boulanger, Le Médecin malgré lui, entre 1830 et 1840, estampe
Tout au long du Médecin malgré lui, la ruse fait avancer l’action, reposant tour à tour sur le déguisement, le quiproquo, le mensonge, ou encore les messages codés grâce à une langue latine revisitée.
La situation initiale est un conflit entre Martine et son mari Sganarelle, un faiseur de fagots, qui use de la force physique et de la violence pour la dominer. Alors qu’elle vient d’être battue, Martine rencontre deux hommes, Valère et Lucas, qui cherchent un médecin aux méthodes originales pour soigner Lucinde, la fille de leur maître, mystérieusement devenue muette. Martine saisit cette occasion pour se venger, prétendant que Sganarelle est médecin mais qu’il faudra le battre pour qu’il le reconnaisse.
L’histoire devrait s’arrêter là mais, après avoir reçu des coups de bâton, Sganarelle avoue être ce qu’il n’est pas et, à l’acte II, déguisé en médecin, il rencontre Lucinde qui feint d’être muette pour retarder un mariage que son père entend lui imposer. En effet, Géronte lui a choisi un époux alors qu’elle aime un autre homme prénommé Léandre.
Dès lors, Molière joue avec le motif du trompeur trompé, le faux médecin faisant face à une fausse malade. Néanmoins, celui dont on se joue in fine et dont le public rit est Géronte. Son prénom, qui signifie « vieillard » en grec ancien, en fait un homme du passé, qui non seulement ne comprend pas les aspirations de la jeunesse mais qui en plus mérite sans doute d’être trompé tant sa crédulité est ridicule. Ainsi, lorsqu’il examine Lucinde, qui fait semblant d’être malade, Sganarelle utilise d’abord un raisonnement tautologique, cite des expressions latines mal à propos et se trompe en situant les différentes parties du corps. Pourtant, Géronte, avec naïveté, souligne qu’on « ne peut pas mieux raisonner ».
Certes, la ruse s’exécute aux dépens d’un personnage et elle serait moralement condamnable dans la réalité. Néanmoins, le public accepte de ne pas prendre pitié de celui qui est trompé, et même de rire de lui, tout simplement parce que, au nom du pacte comique, la manipulation dont il est la victime n’aura pas de conséquences graves telles que la mort ou le déshonneur.
Fictionnelle, la ruse a un rôle narratif et le spectateur sait que tout concourt à une fin heureuse, qui semble légitime puisqu’elle met fin à une situation injuste. En d’autres termes, on trompe pour la bonne cause.

Hubert-François Gravelot, The Mock Doctor, 1742, huile sur toile, 27,2 x 36,2 cm, Gainsborough’s House, Sudbury, Royaume-Uni
La ruse permet au faible d’affronter par l’intelligence le puissant qui abuse de son pouvoir grâce à la force. Elle est employée par les servantes et les valets, mais aussi les fils et les filles, contre l’autorité des maîtres et des pères. Il devient alors tout à fait acceptable que le spectateur puisse éprouver une forme de plaisir en assistant à la vengeance des faibles qui ont subi une injustice. Après tout, comment ne pas souhaiter le bonheur de Lucinde et Léandre ? Il semble juste alors de contourner la volonté égoïste et abusive de Géronte.
D’ailleurs, à l’acte III, Léandre, le jeune premier, exécute à son tour un stratagème avec l’aide du faux médecin. Pour approcher sa bien-aimée, il se déguise en apothicaire. Cette ultime ruse prend fin lorsque Lucas découvre que le jeune couple s’est enfui avec la complicité de Sganarelle. Géronte réalise qu’il a été trompé et exige que le faux médecin soit jugé, puis pendu.
La ruse a donc occupé l’intrigue entre la scène d’exposition et la situation finale, créant une succession de situations comiques. Cependant, elle n’intervient pas dans le dénouement. L’élément de résolution qui permet à Lucinde et Léandre de se marier est un héritage inattendu qui rend riche le jeune premier. La ruse devient inutile et l’honnêteté finit par l’emporter.
2. Misogynie et violences conjugales : un sujet grave
Cet enchaînement de ruses et de quiproquos vise à déclencher le rire mais, au premier abord, la dimension comique de la pièce pourrait échapper à certains, en particulier si les élèves n’ont pas assisté au préalable à une représentation de la pièce au théâtre ou, à défaut, au visionnage d’une captation.
La langue de Molière peut être un obstacle à la compréhension, mais la scène d’exposition pose immédiatement un autre problème. Certains élèves ne voient en Sganarelle qu’un ivrogne qui bat sa femme. Le comique est alors supplanté par le pathétique. Pauvreté, alcoolisme, misogynie et violences conjugales. Comment rire de sujets si graves qui sont malheureusement le quotidien de certains adolescents ? Lorsque j’étais enseignant, il m’est même arrivé de voir une élève pleurer à la lecture de ce texte. Sganarelle lui rappelait son père ! De manière générale, les élèves d’aujourd’hui sont de plus en plus choqués par l’attitude de Sganarelle envers Martine. Sa misogynie ne les fait pas rire du tout et ils condamnent cet humour douteux d’un autre temps.
Sans l’intention de juger les opinions d’un homme qui a vécu dans le contexte d’un autre siècle que le nôtre, il est légitime d’interroger le point de vue de l’auteur sur ce sujet car cela détermine le message et le sens de la pièce.
Alors, Molière était-il misogyne ? Difficile de trancher ce débat qui voit s’affronter deux camps parmi les commentateurs et critiques.

William Maw Egley, Scène du Médecin malgré lui, 1878-1880, huile sur toile, 16,5 x 22,8 cm, Victoria and Albert Museum, Londres, Royaume-Uni
Dans Le Médecin malgré lui, Lucinde se révolte contre la tyrannie paternelle. Elle tient tête à son père, notamment à la scène 6 de l’acte III où elle conteste ouvertement son autorité et ne le laisse pas lui couper la parole. Molière peut donc sembler progressiste mais est-il pour autant féministe ? En défendant le libre choix des jeunes filles à décider de leur vie sentimentale, le dramaturge ne défend-il pas surtout la liberté des jeunes premiers à ne plus voir leurs désirs entravés par des contraintes sociales et des enjeux économiques ?
D’autres pièces viennent en effet jeter le trouble, notamment Les Femmes savantes et Les Précieuses ridicules. Ces titres portent notre attention sur l’association entre le savoir et les femmes, suggérant selon l’habitude du dramaturge qu’il faille y voir un travers. Cependant Molière ne raillerait pas les femmes mais uniquement le « pédantisme ». Le savoir est présenté comme une nuisance dans ces comédies. Au lieu d’émanciper les femmes, il les conduirait à adopter les mêmes travers que les hommes. En s’éduquant, elles courraient le danger de devenir aussi orgueilleuses, égoïstes et tyranniques que les hommes qui les ont oppressées. Ainsi, dans Les Femmes savantes, Philaminte se laisse abuser par Trissotin, tyrannise son époux et veut imposer à sa fille d’épouser un homme qu’elle n’aime pas.
”Je consens qu’une femme ait des clartés de tout :
MolièreLes femmes savantes, I, 3, 1672
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante ;
Et j’aime que souvent, aux questions qu’on fait,
Elle sache ignorer les choses qu’elle sait :
De son étude enfin je veux qu’elle se cache ;
Et qu’elle ait du savoir sans vouloir qu’on le sache,
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots
Et clouer de l’esprit à ses moindres propos.
A en croire cette réplique de Clitandre, le savoir des femmes devrait avoir des limites, d’ailleurs fixées par les hommes…
Finalement, Molière était peut-être juste un homme de son temps. Il trouvait fort légitime que les femmes aient le droit de choisir leurs époux. En revanche, les changements sociétaux provoqués par l’émancipation de celles qui avaient une ambition intellectuelle l’inquiétaient.
”Mais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d’ailleurs par tant d’endroits, aient sur eux cet avantage de moins.
Jean de La BruyèreLes Caractères ou les Mœurs de ce siècle, Des femmes, 49, 1688
Au XVIIe siècle, la contestation par les femmes de la domination masculine menace l’ordre moral et social du patriarcat. C’est d’ailleurs tout le sujet de la dispute initiale dans Le Médecin malgré lui. Comme Martine, les femmes comptent désormais faire entendre leur voix. Un sens figuré que Molière transforme en sens propre lorsque Sganarelle examine Lucinde.
”Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette ?
MolièreLe Médecin malgré lui, II, 4, 1666
Les femmes refusent d’abord de se soumettre à leurs pères, mais aussi à leurs maris. Leur émancipation sème la discorde et des conflits éclatent. Plutôt que de voir dans ce bouleversement une transition vers un nouvel ordre social, Molière préfère le retour à l’ordre établi. Ainsi, par un heureux hasard, Léandre hérite soudainement d’un vieil oncle qui décède au moment opportun. Le jeune couple rentre et redonne à l’autorité paternelle toute sa place. Quant à Martine, elle se retrouve de nouveau sous la coupe d’un Sganarelle qui n’a finalement pas changé puisque la pièce se termine sur une menace.
”Songe que la colère d’un médecin est plus à craindre qu’on ne peut croire.
MolièreLe Médecin malgré lui, III, 11, 1666
3. La richesse des procédés comiques dans le théâtre de Molière
Pour faire prendre conscience que cette pièce a pour but de provoquer le rire, on pourra néanmoins compter sur le fait que chaque scène repose sur la quasi totalité des procédés comiques. Les mots, les gestes, les traits de caractère, les situations de quiproquo. Tout est convoqué et savamment mêlé.
Au fil des scènes, le rire, voire le fou-rire, se libère en classe. Le texte semble plus léger et prend vie. On s’en amuse et parfois on s’étonne même de trouver certains passages drôles.
Pourquoi rit-on lorsque Sganarelle reçoit des coups de bâton ? Est-ce qu’on peut rire lorsque l’autre a mal ? L’enseignant invite les élèves à la réflexion. N’ont-ils jamais ri en voyant un camarade tomber en glissant sur une plaque de verglas ? Oui, mais seulement s’il n’a pas eu mal. Au théâtre, c’est faux. Tout n’est qu’illusion. La douleur est simulée, voire exagérée, alors on peut en rire…
Et pourquoi rit-on lorsque Sganarelle se comporte comme un rustre avec Jacqueline la nourrice ? Tout simplement parce que la catharsis opère. La classe se moque, avec Molière, des défauts humains. Sganarelle, cette caricature de l’homme misogyne, ignorant, fainéant et cupide de surcroît, est décidément bien ridicule !
Le drôle d’accent de Lucas et ses fautes de grammaire sont absolument irrésistibles… Et que dire de la naïveté de ce bon vieux Géronte ? Oui, assurément, au fil des séances, on rit de plus en plus en lisant ce texte en classe !
- Jean Leclerc, « La ruse à la frontière des genres. Regards croisés sur les farces de Molière et les contes de La Fontaine », Analyses, vol. 9, n° 1, 2014. https://doi.org/10.18192/analyses.v9i1.965
- Nicole Mosconi, « La femme savante », Revue française de pédagogie, vol. 93, pp. 27-39, 1990. https://doi.org/10.3406/rfp.1990.1371



