Le mot « tragédie » signifie « le chant du bouc » en grec ancien. Cette étymologie nous rappelle que le théâtre est lié, dans la Grèce, au culte religieux et plus particulièrement au sacrifice rituel d’un bouc. La dimension cathartique du théâtre est donc essentielle. Les tragédies donnent à voir aux spectateurs des personnages qui sont coupables d’avoir cédé à leurs passions, ou à l’hubris, et que la fatalité punit en les conduisant à la mort. Ce sacrifice, bien que feint, permet une expiation collective. Ainsi, la représentation théâtrale n’est pas un simple divertissement. Le dramaturge engage le spectateur dans une réflexion en plaçant sous ses yeux les catastrophes qu’engendre le désordre. Il met en scène les conflits intérieurs que chacun d’entre nous peut connaître et nous invite à mesurer les conséquences de nos actes pour la Cité. S’inspirant de cette conception antique, Jean Racine s’empare de la légende d’Andromaque, veuve du héros troyen Hector, et écrit une pièce de théâtre dans laquelle les retournements de situation successifs créent un suspense haletant. Le roi d’Epire, Pyrrhus, dont le père a tué Hector pendant la guerre de Troie, s’est épris d’Andromaque. Par amour, il est prêt à trahir ses alliés grecs, quitte à déclencher une nouvelle guerre. On pourrait croire que le titre de la pièce désigne la victime expiatoire, mais en fait Andromaque est le seul personnage à sortir indemne de cette tragédie. C’est donc plutôt pour souligner son héroïsme que Jean Racine en fait un personnage éponyme. Dès lors, comment le dramaturge construit-il une figure d’héroïne tragique, modèle de vertu et de courage pour les spectateurs ?
1. Le tragique, entre terreur et pitié
Dans l’imaginaire collectif, une tragédie renvoie à une catastrophe ou à un événement malheureux dont le dénouement est soit atroce soit funeste. Le récit d’une telle histoire ne peut que susciter l’empathie et la pitié des destinataires. Cette représentation est toutefois erronée car elle correspond davantage à la définition du registre pathétique, caractérisé par l’expression d’une vive émotion enracinée dans la souffrance du personnage. Le tragique s’en distingue car il inspire certes de la pitié au destinataire, mais aussi, et en même temps, de la terreur.
”Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants.
Jean RacinePremière préface d’Andromaque, 1668
Lorsqu’on étudie les personnages principaux de la pièce écrite par Jean Racine, on s’aperçoit que chacun d’eux peut autant nous émouvoir que nous horrifier.
Ainsi, Pyrrhus est un roi qui, afin de sceller une alliance politique, doit épouser Hermione alors qu’il est amoureux d’Andromaque, son ennemie et sa captive. En l’aimant, il trahit les siens et sa patrie. Il tente de résister à ses sentiments, planifie son mariage avec Hermione, mais épouse finalement Andromaque, commettant ainsi un acte impardonnable qui précipite sa mort.
Il paraît toutefois impossible de lutter contre ses sentiments, aussi funestes soient les conséquences, et, acte après acte, scène après scène, les passions des personnages semblent nourrir une impitoyable fatalité. Ainsi, Oreste essaie bien d’oublier Hermione lorsque la main de la princesse est promise à Pyrrhus. Il tente de fuir, physiquement, mais le destin le conduit tout de même au palais du roi d’Epire, auprès de celle qu’il aime.
Hermione en fait également l’expérience. Elle voudrait aimer Oreste, l’ambassadeur envoyé par la Grèce, qui est depuis si longtemps éperdument amoureux d’elle. Elle serait si heureuse avec lui, si elle n’aimait pas Pyrrhus…

Pierre-Narcisse Guérin, Oreste annonçant à Hermione la mort de Pyrrhus, huile sur toile, 129,5 x 160,5 cm, Musée des beaux-arts, Caen
Dans cette tragédie, l’amour est sans cesse entravé ou empêché, ce qui alimente les jalousies. Peu à peu, entraînés par leurs passions, les différents personnages passent de l’amour à la haine et s’acheminent vers la mort. Pyrrhus menace de tuer Astyanax, le fils d’Andromaque et Hector. Hermione, quant à elle, blessée d’être rejetée, souhaite la mort de Pyrrhus. Oreste organise cet assassinat, pensant plaire ainsi à celle qu’il aime, mais il ne comprend pas que la haine est parfois l’expression de l’amour. Il l’a pourtant lui-même expérimenté quand il s’est rendu compte qu’Hermione tentait de séduire Pyrrhus. Il a alors éprouvé une extrême colère.
Et qu’en est-il d’Andromaque ? Elle émeut les spectateurs en annonçant qu’elle préfère mourir plutôt que de trahir la mémoire de son défunt mari, mais elle les terrifie aussi en se résignant à sacrifier son propre fils. Si elle consent finalement à épouser Pyrrhus, c’est d’ailleurs uniquement pour sauver Astyanax et elle projette de se donner la mort immédiatement après la cérémonie. Elle n’aspire pas à la vengeance. Ses choix ne sont guidés que par la vertu. Aussi, elle est finalement la seule, parmi les personnages principaux, qui échappe à la mort.
Tous les autres protagonistes s’abandonnent à leurs passions, aussi funestes soient-elles, et, sous les yeux des spectateurs terrifiés, ils en oublient que leurs actes ont des répercussions politiques, en raison de leur appartenance à la noblesse.
2. Un nouvel acte de la guerre de Troie
Jean Racine emprunte les personnages de sa tragédie à la mythologie grecque et plus précisément à l’épisode de la guerre de Troie, qu’Homère relate dans ses épopées l’Iliade et l’Odyssée.

Jacques-Louis David, La douleur et les regrets d’Andromaque sur le corps d’Hector, 1783, huile sur toile, 275 x 203 cm, Musée du Louvre, Paris
Hermione est la fille de Ménélas, roi de Sparte, et d’Hélène, dont l’enlèvement par le troyen Pâris a déclenché la guerre de Troie. Aidé par de nombreux héros grecs et par son frère Agamemnon, le roi de Mycènes et le père d’Oreste, Ménélas assiège la cité troyenne pendant dix ans. A la fin de cette guerre, le héros grec Achille tue Hector, le mari d’Andromaque et le frère de Pâris. Pyrrhus, le fils d’Achille, tue quant à lui Priam, le roi de Troie et le père d’Hector. Il en tire une immense gloire et les Grecs louent sa bravoure. Mais, aux yeux d’Andromaque, il est surtout celui qui a tué le père d’Hector et le fils de celui qui a tué l’homme qu’elle aimait.
Jean Racine s’intéresse à ce qui suit ces événements. Il situe d’ailleurs précisément l’action : « Ah ! si du fils d’Hector la perte était jurée, / Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ? » (I, 2, v.205-206). Pour écrire sa pièce, il s’est documenté et il cite ses sources d’inspiration dans la « Première préface » : d’une part la tragédie Andromaque d’Euripide, d’autre part l’Enéide de Virgile.
Ce conflit, en arrière-plan, apporte à l’intrigue une dimension politique. Ainsi, Hermione est un cadeau offert par son père, Ménélas, roi de Sparte, à Pyrrhus, roi d’Epire. Elle est le gage d’une alliance entre ces deux cités grecques. Mais l’unité des Grecs, affichée pendant la guerre contre l’ennemi troyen, se fissure. Pyrrhus est-il encore un allié ? Les Grecs en doutent puisqu’il repousse son mariage avec Hermione et protège Astyanax, un prince troyen. Ils envoient donc Oreste, en tant qu’ambassadeur, pour demander que l’enfant leur soit livré ou que Pyrrhus ordonne lui-même son exécution. Loin d’apaiser les tensions, le mariage de Pyrrhus est perçu comme une provocation qui légitime sa mort, même si son assassinat, orchestré par Oreste, relève en réalité de motivations plus personnelles que politiques.
Andromaque, à nouveau reine et veuve pour la deuxième fois, tient alors l’occasion de venger Hector et le peuple troyen, en ne faisant pourtant que respecter ce qu’exige son devoir. Elle ordonne au peuple d’Epire d’attaquer les Grecs pour venger Pyrrhus.

Bertholet Flémal, La mort de Pyrrhus, huile sur toile, 130 x 153,5 cm, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles
La menace d’une nouvelle guerre plane de la première à la dernière scène de l’œuvre tandis que les souffrances endurées pendant la guerre de Troie sont régulièrement rappelées. Maintes fois, le royaume d’Epire est présenté comme un potentiel second Ilion. Alors, cette nouvelle guerre qui éclate apparaît comme une répétition, un éternel recommencement. La mort de Pyrrhus (« Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ; / Mais enfin à l’autel il est allé tomber. » v. 1519-1520) fait d’ailleurs écho à celle du roi Priam (« Dois-je oublier son père à mes pieds renversé, / Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ? » v.995-996), qu’il a lui-même tué.
Aussi, par la bouche de Pyrrhus, Racine interroge : « Peut-on haïr sans cesse ? Et punit-on toujours ? » (I, 4, 312). Comment mettre définitivement un terme à un conflit autrement qu’en pardonnant et en se réconciliant ? Le dramaturge adresse cette question à ses contemporains alors qu’au XVIIe siècle les monarchies européennes ne cessent de s’affronter.
3. Les règles du théâtre classique
Dans un souci de vraisemblance et afin de ne pas heurter le public, le dramaturge respecte la règle de bienséance. La violence n’a pas sa place sur scène mais elle peut être racontée. Ainsi, l’assassinat de Pyrrhus est décrit par Oreste à Hermione mais n’est pas représenté sur scène.
De même, la violence et les crimes commis pendant la guerre de Troie sont relatés, notamment par Andromaque. L’utilisation de l’hypotypose participe à rendre compte d’un traumatisme qui affecte encore le personnage.
Cependant, ces souvenirs appartiennent à un « hors scène » que les spectateurs sont invités à se représenter. Leur imaginaire est également convoqué pour combler ce qui se passe à l’extérieur du palais, auprès du tombeau d’Hector ou au temple.
Jean Racine respecte en effet la règle des trois unités de la tragédie classique.
”Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Nicolas BoileauArt poétique, III, v.45-46, 1674
Cette règle reflète ce même souci de vraisemblance. Il faut faire oublier aux spectateurs qu’il s’agit d’une représentation. Dès lors, les événements s’étalent sur une journée au maximum. Le dramaturge évite les ellipses temporelles et les dialogues se succèdent avec fluidité, faisant progresser une action dont on a la sensation qu’elle se déroule en temps réel.
Les spectateurs ne se déplacent pas. Alors l’action se déroule dans une seule et même salle du palais de Pyrrhus, lieu de passage où se succèdent et se croisent les personnages.
Enfin, la tragédie se concentre sur l’action principale : l’amour de Pyrrhus pour Andromaque et sa volonté de l’épouser. On pourrait objecter qu’il est également question des sentiments d’Oreste pour Hermione et de la jalousie éprouvée par celle-ci. Mais cette intrigue secondaire est directement liée à l’intrigue principale puisqu’elle contribue à son dénouement.
4. La condition féminine

Pierre-Paul Prud’hon, Andromaque et Astyanax, 1798, encre et lavis, 29,8 x 21,9 cm, The Metropolitan Museum of Art, New York
Comme le souligne Hermione, la femme, dans l’Antiquité, comme au XVIIe siècle, a bien peu de pouvoir et de liberté (« L’amour ne règle pas le sort d’une princesse : / La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse. » III, 2, v.821-822). Elle évolue dans l’ombre des hommes qui régissent sa vie, les pères d’abord, les maris ensuite.
Mais n’oublions pas cependant que ces paroles sont prononcées par une femme qui, dans le même temps, est l’instigatrice de l’assassinat de son futur époux, un chef d’Etat. Elle montre ainsi qu’elle a conscience de l’empire qu’ont ses yeux sur les hommes et elle apparaît comme une coquette qui use de son charme pour obtenir ce qu’elle veut.
La question se pose également pour Andromaque. A-t-elle manœuvré pour parvenir à ses fins ? La captive ne soumet-elle pas finalement le roi Pyrrhus ?
Tout au long de la pièce, Andromaque affronte la captivité avec un sens de l’honneur et une dignité sans faille. Elle se montre fidèle à Hector et, en outre, elle est prête à se sacrifier pour sauver son fils. C’est là le seul dessein du stratagème qu’elle met en place. Son plan a pour dénouement sa propre mort. On ne saurait donc la suspecter de faire preuve de coquetterie pour servir son intérêt personnel. Au contraire, Jean Racine semble davantage peindre une héroïne dont la vertu et le courage sont un exemple pour les spectateurs.



