Il est bien difficile de classer le texte de Claude Gueux dans un genre littéraire. Trop court pour un roman, trop long pour une nouvelle. Ce récit prend presque la forme d’un apologue qui se clôt sur un pamphlet. Dans le contexte du XIXe siècle et dans une société en pleine mutation, Victor Hugo utilise sa plume pour prôner l’abolition de la peine de mort et exhorter les députés à œuvrer davantage pour garantir aux plus pauvres un accès à l’éducation. Dès lors, il se veut auteur d’une littérature engagée qui défend des valeurs humanistes. Mais comment mettre efficacement l’art de la narration au service de l’argumentation ?
1. Un personnage réaliste et romanesque
Dès l’incipit de l’œuvre, Victor Hugo définit clairement le pacte de lecture. Il inscrit son texte dans un cadre réaliste mais s’autorise à prendre quelques libertés avec la réalité.
Son personnage principal et éponyme, Claude Gueux, a volé pour nourrir sa famille. Il vit en effet avec une femme et sa fille. Il est jugé et incarcéré dans la prison de Clairvaux. Personnage charismatique, il bénéficie rapidement d’une autorité naturelle auprès des autres prisonniers, ce qui déplaît au directeur des ateliers de la prison qui, bien que jaloux, utilise Claude Gueux pour maintenir l’ordre. Claude, insuffisamment nourri, finit par se lier d’amitié avec un autre prisonnier, Albin, un jeune homme qui lui offre la moitié de sa ration quotidienne. Le directeur voit là une occasion d’atteindre Claude Gueux et d’asseoir son pouvoir. Il sépare les deux hommes en transférant Albin dans un autre atelier. Claude le supplie alors de revenir sur sa décision. Comme le directeur s’obstine, le prisonnier décide de le tuer à coups de hache. Il essaie ensuite de se suicider mais sa tentative échoue. Il est finalement jugé et condamné à mort.
Tout au long du texte, Victor Hugo construit le portrait d’un homme honnête, victime du sort et de la misère. Le véritable Claude Gueux est pourtant nettement moins attachant. Récidiviste, il est incarcéré à Clairvaux suite au vol d’une jument. Son père est d’ailleurs détenu dans la même prison. Claude Gueux, présenté comme un vieillard par Victor Hugo, n’est alors en réalité qu’un jeune homme violent de vingt-sept ans qui tente de s’évader. Il est finalement séparé de son amant Albin, un autre prisonnier, car le gardien-chef de son atelier réprouve cette relation homosexuelle. Claude Gueux décide alors de se venger en le frappant avec une hache.
Il ne fait aucun doute que Victor Hugo s’était bien documenté. S’il omet ces informations, construisant un portrait exclusivement mélioratif, ce n’est certainement pas par ignorance, comme il le prétend. Cela relève, au contraire, du travail volontaire d’un écrivain qui maîtrise parfaitement l’art de la narration et se montre capable de provoquer chez son lecteur les émotions voulues.
Il gomme tout ce qui pourrait heurter la morale des lecteurs. Ainsi, il évoque pudiquement « une étroite amitié » entre Claude et Albin.
”Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils étaient heureux.
Victor HugoClaude Gueux, 1834
Victor Hugo ne fait aucun commentaire moral sur cette relation car ce n’est pas son sujet. Cependant, quelques phrases du texte soulignent implicitement que l’homosexualité est courante en prison. On trouve ainsi des clins d’œil discrets, « plusieurs voulurent partager leur ration avec lui, il refusa en souriant », ou plus grivois, « Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait là dans son pantalon […] Est-ce que cela se voit ? Un peu, dit Faillette ».
Par ailleurs, le sentiment amoureux qui anime les deux personnages devient de plus en plus explicite au fil de l’œuvre : « je l’ai aimé d’abord parce qu’il m’a nourri, ensuite parce qu’il m’a aimé ». Il est même finalement exploité comme un levier narratif pour susciter l’émotion dans une scène quasi théâtrale.
”Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent. L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en chancelant. Il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi : — Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. — Puis il baisa la main d’Albin.
Victor HugoClaude Gueux, 1834
2. Une tonalité polémique
”Peuples ! écoutez le poète !
Victor HugoLes Rayons et les Ombres, Fonction du poète, 1840
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
L’auteur, qui revendique son engagement politique, n’a pas pour objectif de décrire la réalité telle qu’elle est. Son intention est argumentative. Il édulcore l’histoire de Claude Gueux pour qu’elle serve d’illustration à la thèse défendue à la fin de l’œuvre. Dans une France du XIXe siècle, en pleine mutation politique, sociale et morale, il souhaite engager ses contemporains sur le chemin de l’abolition de la peine de mort et exhorte les députés à agir en faveur d’un accès pour tous à l’éducation, seul rempart véritablement efficace contre la criminalité.
”Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
Victor HugoClaude Gueux, 1834
Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ?
Toute l’œuvre est émaillée de commentaires d’un narrateur qui a si souvent recours à l’ironie et à l’antiphrase qu’on ne peut que le confondre avec l’auteur. Après la mort de Claude Gueux, le texte prend la forme d’un pamphlet et le ton devient alors explicitement polémique. Victor Hugo s’indigne et attaque le monde politique, lui reprochant de ne pas comprendre le peuple et les conséquences de la misère.
Dans le récit de Victor Hugo, Claude Gueux est intelligent et bon. Son seul tort est d’être né pauvre. Même son patronyme semble porter une fatalité et le condamner à la pauvreté. L’auteur dénonce ainsi un déterminisme social. Selon lui, la pauvreté conduit à la faim et au froid mais aussi à la délinquance. Par ailleurs, dans une France qui n’a pas encore adopté les lois Jules Ferry, l’accès des enfants pauvres à l’éducation est difficile.
Victor Hugo semble complaisant avec Claude Gueux. Cependant, il ne cautionne pas son crime. Il le déplore et entend persuader ses contemporains qu’il aurait pu être évité, si Claude Gueux avait reçu une véritable éducation.
Son récit entend s’intéresser aux raisons qui ont motivé un tel crime. Le lecteur est donc guidé par le narrateur dans le cheminement qui a abouti au meurtre. L’auteur effectue ainsi le travail que n’a pas fait la justice : « Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas. »
Le tribunal, qui condamne à mort Claude Gueux, n’a pas répondu à ces questions. Dès lors, il semble avoir pris sa décision en s’appuyant davantage sur une opinion et des préjugés que sur un examen méticuleux de l’affaire. Dans ces conditions, il semble impossible pour les pauvres d’obtenir justice. D’ailleurs, lors du procès, les prisonniers refusent dans un premier temps de témoigner car ils n’accordent aucune confiance à l’institution judiciaire.
Marginalisés et exclus, les détenus font société entre eux, reconnaissant l’autorité naturelle de Claude Gueux plutôt que l’autorité officielle du directeur des ateliers. Avec leurs propres codes, ils ont, eux aussi, organisé un procès et le directeur a, lui aussi, été condamné à mort. Par conséquent, à leurs yeux, l’acte commis par Claude Gueux est l’exécution d’une peine et non un meurtre. C’est d’ailleurs le même argument qu’utilise la justice officielle au sujet de la peine de mort.
La justice des prisonniers n’est cependant pas plus vertueuse. En effet, dans ce procès, Claude Gueux a été la victime, le juge et le bourreau. Les autres prisonniers n’ont pas délibéré. Ils n’ont eu qu’un rôle d’approbation.
3. Une réflexion morale sur l’usage de la violence
Cette réflexion sur le bien et le mal, sur ce qui est juste ou non, traverse tout le récit. C’est par ailleurs une préoccupation politique majeure dans le contexte du XIXe siècle. La Révolution française a en effet laissé une interrogation : la violence peut-elle servir la justice ?
”Les Révolutions, qui viennent tout venger,
Victor HugoLes Contemplations, Ecrit en 1846, 1856
Font un bien éternel dans leur mal passager.
L’épisode de la Terreur a notamment marqué les esprits. Au cours de cette période, la guillotine a été employée sans retenue. C’est cette même machine qui a servi à l’exécution de Claude Gueux car elle est devenue officiellement l’instrument de la peine de mort à partir d’une loi votée en 1789.
Claude Gueux n’est cependant ni un révolutionnaire ni un danger pour le pouvoir. Au contraire, il se montre toujours obéissant et respectueux quand il s’adresse au directeur des ateliers, jusqu’à ce que ces suppliques insistantes finissent par ressembler à des menaces sous le poids du désespoir.
En réalité, dans le récit de Victor Hugo, la violence n’est exercée que par les détenteurs et représentants du pouvoir : le directeur des ateliers et le juge. Leur autorité ne repose que sur un rapport de force, contrairement à celle de Claude Gueux. On peut y voir une leçon politique : le pouvoir n’a pas besoin de la violence quand il a le consentement du peuple.
Le portrait du directeur que peint le narrateur est péjoratif, contrairement à celui de Claude Gueux. Peu à peu, se dessine un personnage antipathique qui a séparé Albin et Claude, sans autre raison qu’une forme de sadisme : « Cela ne lui faisait rien que nous fussions ensemble ; mais c’est un méchant homme, qui jouit de tourmenter. »
Le crime commis par Claude Gueux s’enracine dans cette confrontation entre le droit et la morale. Le récit recourt d’ailleurs fréquemment à l’antithèse. D’un côté le bien incarné par Claude, de l’autre le mal sous les traits du directeur.
Pour juger ces deux hommes, l’auteur convoque la morale chrétienne dont se réclame la bourgeoisie de l’époque. Dès le début du texte, il laisse entendre que la justice telle qu’elle est exercée dans la prison de Clairvaux ne respecte pas les valeurs chrétiennes : « Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. »
Le directeur, qui compense sa médiocrité par l’autoritarisme, est dominé par la colère et la haine. Au contraire, Claude Gueux montre à plusieurs reprises qu’il respecte les valeurs chrétiennes : l’amour, le partage, la charité, la bienveillance, l’humilité…
L’auteur finit même par associer Claude à la figure christique, les autres prisonniers devenant ses apôtres (« Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il souriait à ceux-là. ») et son exécution un sacrifice « pour les pauvres ».
- Guillaume Delfosse, « Claude Gueux, l’abolition de la peine de mort comme condition du droit ? », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, 68(1), pp. 225-254, 2012. https://doi.org/10.3917/riej.068.0225
- Pierre Laforgue, « Claude Gueux, ou l’amour et le partage en prison », Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 23 septembre 1995, https://victorhugoressources.paris.fr/claude-gueux-ou-lamour-et-le-partage-en-prison
- Sandy Petrey, « L’exécution de Claude Gueux », Communication au Groupe Hugo du 28 avril 1990, https://victorhugoressources.paris.fr/lexecution-de-claude-gueux



